Miss Charity

Une de mes obsessions les plus tendres étant la littérature enfantine, je n’ai pu contenir ma curiosité en voyant apparaître sur le marché le très gros “Miss Charity”, un ouvrage de 563 pages destiné aux enfants et orné d’aquarelles (un ouvrage en un mot ambitieux, comme tout ce que fait l’Ecole des Loisirs, à la ligne éditoriale très exigeante, et qui a publié beaucoup de ce que j’ai lu de meilleur ces dernières années.)

Dans ce très beau livre, Marie Aude Murail raconte – ou plutôt romance – l’histoire de Beatrix Potter, auteure pour enfants elle aussi, mais dont la vie est beaucoup plus rance que celle des créatures qu’elle croque. Jusqu’ici, on reste dans la zone confortablement circonscrite d’une période dont on connaît les clichés: petites filles à anglaises et feux de cheminée constituent l’essentiel de la première impression qui nimbe l’histoire de cette petite fille très sage et silencieuse, dont on va suivre l’évolution jusqu’à ses vingt-cinq ans. L’enfant n’a cependant rien de commun, et l’on s’en aperçoit très vite.

Son passe temps favori est en effet d’apprivoiser des animaux généralement considérés comme dégoûtants, souris et cafards compris (étonnant d’ailleurs à une époque si profondément hygiéniste), et d’observer le pain se couvrir de moisissures. Cet attrait si particulier, qui préfigure sa vocation d’amoureuse de l’histoire naturelle, casse agréablement la façade ordinaire de ce petit conte plein de tasses de thé et de jardin anglais. La bizarrerie et la discrétion de l’héroïne, habituelles dans les histoires pour enfants décalés, se manifestent ici avec d’autant plus de force qu’elle ne les cultive pas, mais s’appuie sur eux pour pouvoir survivre dans une atmosphère confinée (“Peut-être que les années immobiles comptent double”, pense-t-elle à un moment.) J’entends par là qu’elle n’a pas conscience de ses immenses talents, ni du charme de ses singularités: elle est une héroïne tout à fait oublieuse d’elle-même, qui s’efface avec modestie au profit des autres, qui suit son propre chemin sans s’attacher aux moqueries qui la poursuivent, et fait montre en cela d’une originalité précieuse.

Le roman ne prétend pas pour autant révolutionner la forme habituelle des histoires pour enfants: le happy end qui n’exista pas dans la vie de Beatrix Potter, elle le crée pour sa Charity, en imaginant un personnage d’acteur fantaisiste et suffisamment mis au ban de la bonne société pour comprendre et aimer celle qui n’hésite pas à se travestir pour lui, en piétinant les convenances à l’image des personnages de la pièce de Shakespeare, La Mégère apprivoisée, citée à plusieurs reprises comme un reflet du roman.

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About lechatsansqueue

Je suis couchée dans un plaid Bariolé Comme ma vie Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle Écossais Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur N’est pas plus riche que ma vie

One comment

  1. Oh, Marie-Aude Murail ! Je me rappelle avoir beaucoup traîné dans son coin à la bibliothèque quand j’étais ado. Je me souviens vaguement d’un cycle qui s’appelait Golem. Et un roman sur un handicapé qui disait vérolair à la place de révolvers et “oh oh vilain mot” quand quelqu’un disait un gros mot. J’aimais beauuuucoup. Ravi d’apprendre qu’elle fait toujours des trucs cools ^^

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