Cinderella ate my daughter

En 2011, Peggy Orenstein, journaliste spécialiste de la question de l’éducation des filles, publie un article dans le New York Times intitulé “What’s wrong with Cinderella?” Très rapidement, les réactions sont nombreuses et parfois indignées. Aux Etats-Unis, les petites filles portent du rose, et depuis que Roosevelt en a décidé ainsi pour contrer les problèmes de natalité américains, elles aiment jouer à la poupée. La journaliste, mère depuis peu confrontée aux problèmes des produits à hauteur des mains et désirs d’enfants dans les supermarchés, explique donc en quoi cette culture de la féminité rose et folle de cupcakes et de vernis à paillettes est une question sociale, ethnique, éthique importante.

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L’ouvrage est très vivant, écrit d’une plume acide et inquiète à la fois. Peggy Orenstein ne juge pas ses sujets, elle les analyse finement, et démystifie, à grands renforts d’exemples pas toujours subtils et d’interviews avec les responsables de Disney et de grands magasins, l’idée selon laquelle les petites filles ont toujours été constituées ainsi qu’elles sont représentées aujourd’hui. J’ai adoré ce livre, comme livre de plage cet été et comme un appui de réflexion auquel je reviens encore avec plaisir maintenant.

On apprend notamment que là où les petits garçons de maternelle de la classe de sa fille se réservent tous les possibles, les petites filles ont une vision d’elles-mêmes très limitées. Ainsi, la phrase à compléter “si j’étais … je … jusqu’au magasin” est complétée par les petits garçons comme suit: un grain de raisin, un tigre, un pompier, un chien, un athlète, etc. les petites filles, elles, se divisent en exactement quatre catégories: une princesse, une fée, un papillon ou une danseuse étoile. Que les princesses Disney, rassemblées sur les emballages pour séduire, ne se regardent jamais les unes les autres dans les yeux mais regardent seulement la consommatrice, dans un rassemblement aussi artificiel que le produit qu’elles défendent. Qu’elles n’ont pas d’amies humaines (à l’exception de Pocahontas, très peu plébiscitée) mais des amis-objets-adjuvants, (tasses, animaux parlants) avec lesquelles n’est représentée aucune relation de rivalité ou d’égalité. Qu’elles sont matérialistes et superficielles, et détruisent la morale de la plupart des contes dont elles sont tirées pour être recolorisées. L’auteur analyse l’émergence des contes de fées européens à partir d’une culture médiévale, confrontée à une période d’évolution économique et sociale très importantes, une situation qu’elle met en parallèle avec le succès de La petite princesse de Frances H Burnett, publié en 1905 dans une période d’urbanisation très rapide, d’immigration et de pauvreté endémique, et dont l’adaptation avec Shirley Temple a été un grand succès au box-office pendant la Grande dépression. En soi, l’idée qu’un conte aux valeurs rassurantes puise son succès dans une époque aux valeurs troublées n’a rien d’original ni de particulièrement surprenant. Pourtant, on assiste ici à une déconstruction en règle de bien des idées reçues (un des vendeurs qu’elle interviewe lui explique qu’il attribue à l’inné le penchant des petites filles pour le rose) en particulier aux Etats-Unis, toujours prompts à l’excès. Personnellement je ne savais pas non plus que la poupée Barbie avait été basée sur un sex-toy allemand, d’où ses paupières initialement lourdes et sa moue langoureuse. La Barbie d’origine n’avait d’ailleurs pas non plus ces pupilles béates et ce regard fixe; elle regardait de côté, comme une fascinante Dietrich.

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On y découvre aussi qu’apparemment désormais les enfants adaptent leurs jeux à ce qu’ils voient à la télévision, au lieu de créer d’eux mêmes des situations différentes, et ce d’après des études américaines poussées qui vont clairement dans le sens de ce que ce pamphlet très documenté s’efforce de montrer avec humour. On apprend également que Disney a eu toute licence pour affadir les contes de Grimm car les Alliés après guerre leur attribuaient le goût du sang propre aux atrocités nazies. Ce n’est cependant qu’une piètre excuse à l’appauvrissement de l’univers visuel et imaginaire des dessins animés, évoluant lentement vers des lignes moins fines (avec des exceptions, attention… et plusieurs mêmes!)

Voilà, j’espère que cela vous aura donné envie de le lire ou d’y réagir. Personnellement, j’ai adoré ce livre et il m’a donné envie de faire des recherches plus poussées sur le sujet, j’y reviendrai donc.

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About lechatsansqueue

Je suis couchée dans un plaid Bariolé Comme ma vie Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle Écossais Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur N’est pas plus riche que ma vie

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